Saint Jean Baptiste entre tradition et élan de Mission

Saint Jean Baptiste entre tradition et élan de Mission

By vincent in A la une, Actualités, Actualités & Évènements, Évènements, L'évêque, News, Non classé on 26 juin 2022

La Saint Jean Baptiste, solennité du Saint Patron de Perpignan et de notre diocèse est à la fois cette fête religieuse et cette tradition ancrée en Roussillon. Mais ce 23 juin 2022, par les traits de Mgr Jean-Louis Bruguès, cette date a pris un autre aspect. L’évêque émérite d’Angers nous a rappelé que comme les Apôtres en leur temps, nous avons à mieux comprendre notre vocation de baptisés et mieux faire entendre le vrai message : aimer et faire aimer Dieu.

A L’OMBRE DE CETTE CATHÉDRALE

Même si nous sommes entrés dans ce que l’on appelle le temps ordinaire – ordinaire : un beau mot qui signifie « mettre de l’ordre » ; le temps ordinaire est donc un temps où l’on cherche à mettre de l’ordre dans sa vie, ses projets, ses relations avec les autrui et aussi avec Dieu -, même si nous sommes entrés dans le temps ordinaire, nous restons profondément marqués par la grande fête d’il y a quinze jours. La Pentecôte, la fête de l’Esprit, la fête de l’Eglise. Rappelez-vous : après le départ du Christ, son retour dans la gloire du Père, les disciples ne savaient que faire. Ils s’étaient réfugiés dans une maison de Jérusalem que nous appelons le Cénacle, avec quelques femmes dont la Vierge Marie, en attendant… Mais en attendant quoi ? Et voilà que l’Esprit promis par Jésus fondit sur eux, chassant toute hésitation, toute peur. Les portes s’ouvrent. Les langues se délient. Les oreilles se dressent. Pierre s’adresse à des foules et tous le reçoivent dans son propre idiome. La journée, ils vont prêcher et soulager les misères ; mais chaque soir, ils retournent au Cénacle refaire leurs forces.

Intérieur, extérieur : ainsi respire l’Eglise. A l’extérieur, il s’agit de faire connaître Jésus-Christ et de le faire aimer. Au cours des siècles, l’Eglise a ainsi déployé tout le génie de sa mission. Elle a député les meilleurs de ses fils à cette tâche surhumaine : ses prédicateurs, ses orateurs, ses philosophes et ses théologiens, ses enseignants et ses maîtres en pédagogie, ses savants et ses artistes, les innombrables témoins enfin du dévouement fraternel et de la compassion divine dont l’Histoire n’a pas voulu retenir les noms. Elle a porté l’Evangile sur tous les continents et permis au christianisme de devenir aujourd’hui, avec plus de deux milliards de fidèles, la religion la plus nombreuse de la planète.

Ce faisant, l’Eglise a donné naissance à une civilisation, la nôtre. Ses cathédrales ont abrité les premières écoles, ses monastères ont inventé la démocratie, ses hospices se sont transformés en hôpitaux, ses juristes ont dessiné le profil de l’Etat moderne, ses intellectuels ont fondé à Bologne la première de nos Universités, tandis que l’Ecole de Salamanque élaborait, bien avant les Lumières, les premiers principes des droits des gens et des peuples. J’aurais envie d’ajouter, avec un petit sourire, que la fête de la musique qui a emballé nos villes il y deux jours à peine, trouve son origine dans la très ancienne Ste Cécile. On objectera sans doute qu’il y eut des pages sombres et des trahisons dans la mission apostolique. Qui songerait à le nier ? Il en va toujours ainsi dans les grandes aventures de l’humanité. En vérité, les chrétiens peuvent être fiers, fiers et lucides, lucides, mais fiers.

Autres temps, autre mission. L’Eglise d’aujourd’hui a bien raison d’insister sur cette responsabilité des baptisés. Certes, les chrétiens sont devenus minoritaires sur nos terres. Je songe en particulier à ce devoir que nous avons de transmettre à nos fils, à nos petits-enfants, ce trésor que nous avons reçu de nos prédécesseurs de siècles en siècles et qui a enchanté nos vies…La société s’est sécularisée : pour elle, le ciel est vide et le siècle – d’où son nom – est l’unique horizon des décisions à prendre. Mais il s’agit toujours pour nous, parce que la mission en son contenu ne change pas, de faire connaître le vrai Dieu et de le faire aimer. Il nous revient d’inventer de nouvelles méthodes, nous avons reçu l’Esprit-Saint pour cela : pas de recettes toutes faites, pas de modèles à répliquer, non, du génie tout simplement. On comprend que l’entreprise sera lourde et risquée, car les oppositions monteront de toutes parts.

Il faut donc des lieux et des moments pour refaire nos forces, comme chez les apôtres, à l’intérieur. C’est à l’intérieur que se produisit l’évènement fondateur. Les Actes affirment que l’Esprit Saint se manifesta sous la forme de langues de feu qui se posèrent sur la tête de chaque disciple (Ac 2, 3).  Les Apôtres sortent du Cénacle, mais ne le quittent pas. Sur les places de la ville, ils annoncent cet incroyable évènement qui bouscule tout le bon sens du monde : Jésus dit le Nazôréen, celui qui avait été livré et mis en croix, a été ressuscité par Dieu (Ac 2, 23-24). Au Cénacle, ils reviennent pour se reposer et évaluer les progrès de la mission. Les décisions importantes y sont prises. Au Cénacle, on prie, on célèbre les louanges du Seigneur.

Il serait donc injuste et même choquant d’opposer la mission à la célébration, comme on l’a quelquefois entendu faire. Avant d’être proclamé sur les places publiques, l’Evangile a besoin d’être étudié, commenté, enseigné, médité, magnifié dans la célébration liturgique. Sinon, réduite à la sècheresse de son seul message, la mission apostolique ne manquerait pas d’être bientôt perçue comme une œuvre de propagande, une idéologie comme il en existe tant sur le marché des idées, véhiculant une religion humanitaire, un humanisme finalement assez plat. L’annonce prend toujours chair dans la célébration.

Et c’est ici que nous retrouvons le sens, le vrai sens de nos églises de pierres. D’une certaine manière, comme le disait Jean-Paul II, « L’Eglise n’a jamais quitté le Cénacle ». Notre Cénacle à nous est ici. Nous avons le bonheur ce soir de nous retrouver dans cette magnifique cathédrale. Redisons-nous le plus simplement du monde, ce qu’elle est et ce qu’elle nous offre. Un temple, donc la maison de Dieu, ce Dieu qui est la raison d’être de notre mission. Aussi souvent que nécessaire, chaque dimanche, chaque grande fête, comme aujourd’hui pour la S. Jean-Baptiste, et pourquoi pas chaque jour ? elle célèbre les retrouvailles de Dieu avec son peuple. Le sacrifice du Christ s’est poursuit chaque jour. Chaque jour, la Parole de Dieu y est proclamée et commentée. Chaque jour, un lot de pécheurs repentants y réclame la miséricorde divine. Des âmes inquiètes viennent s’y recueillir, de simples touristes y admirer ses trésors. Que de témoignages !   

Vous êtes ici chez vous et cette maison de Dieu est tout autant la vôtre. Etes-vous fatigués ? Venez trouver ici repos et réconfort. Etes-vous inquiets ou en recherche ? Entrez dans la paix et le silence de ce lieu et mettez votre âme en présence de son Sauveur. La solitude vous pèse-t-elle ? Venez vous mettre ici à l’école de la fraternité chrétienne, venez chanter ici les louanges du Seigneur. Souffrez-vous de la pauvreté de votre existence ? Que vos yeux se laissent éblouir ici par la beauté et les splendides témoignages de foi légués par nos pères et nos ancêtres !  Respirez largement désormais, respirez l’espace de ce temple, respirez l’Esprit-Saint !

Ce qui vient d’être dit ne vaut pas seulement pour cette cathédrale ; il en est ainsi pour toutes les églises de ce diocèse. Votre département a la chance d’être l’un des plus visités en France. Nous avancions en commençant qu’il nous fallait aujourd’hui inventer de nouvelles voies à la mission de l’Eglise : n’est-ce pas là une piste à creuser ? Car les murs ont une âme. Peu importent finalement les raisons qui conduisent les visiteurs à s’intéresser à nos églises. Rien ne les obligeait à le faire, mais voilà : ils y sont entrés et ont pris le temps de la parcourir, peut-être de l’étudier en détail. Le premier mouvement peut être esthétique ou de simple curiosité, mais la rencontre avec une catéchèse initiatique bien présentée, avec des chrétiens compétents en matière d’art et d’histoire, avec l’inattendu de la grâce, enfin, peut tout transformer, tout convertir. « Un mystère, une présence habite la plus pauvre des églises catholiques, écrivait le cardinal Journet. Elle ne vit pas d’abord du mouvement qui lui apporte le va-et-vient des foules. Elle est elle-même, antérieurement, source de vie et de pureté pour ceux qui franchissent son enceinte ».

Redisons-nous enfin cette prière par laquelle s’est ouverte cette célébration : « Accorde à ton Eglise, Seigneur Dieu, le don de la joie spirituelle, et guide l’esprit de tous les croyants sur le chemin du salut et de la paix ». Qu’il en soit ainsi ! Amen.